LA PRATIQUE PROPHÉTIQUE DE JÉSUS

Réflexion sur la pensée de François Varone
par Pierre-Gervais Majeau, ptre-curé
Unités Belles-Montagnes et Pied-de-la-Montagne
Diocèse de Joliette
Membre du Forum André-Naud.

Le prophète Élie, après l'épopée du Mont Carmel, s'enfuit vers l'Horeb pourchassé par les sbires de la reine Jézabel pour sauver sa peau. Jésus, le nouvel Élie, n'a pas fui lui et il est mort, conséquence directe de son combat prophétique. En refusant tout messianisme de puissance, Jésus s'est placé lui-même dans un état de vulnérabilité. Jésus est mort pour nos péchés disons-nous dans une formule consacrée mais fort ambiguë nous ramenant a une lecture religieuse de sa mort voulue comme réparation compensatrice. Jésus est mort pour nous libérer de nos péchés de pouvoir. Voilà l'enjeu de son combat prophétique mené jusqu'au bout. Le combat de Jésus et sa radicalité ne pouvaient que le précipiter dans la mort étant donné son opposition aux tenants du pouvoir religieux de son temps : scribes, pharisiens, prêtres et anciens.

La formule lapidaire de Jésus : " rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" (Lc 20,25) résume bien son combat prophétique. En séparant César de Dieu, Jésus désacralise, désabsolutise tout pouvoir. Il n'est jamais innocent de réserver à Dieu l'absolu et de l'ôter à tout pouvoir humain. Jésus s'attaque au pouvoir religieux de son temps, à sa capacité de contrôle et de domination en se prétendant de l'absolu de Dieu. Jésus par sa pratique en démontre toute sa perversité en réhabilitant ses victimes qui nous précéderont, dit-il, dans le royaume. La pratique prophétique de Jésus n'est que l'envers de celle des tenants du système religieux de son temps. Sa pratique positive en faveur des opprimés, des impurs, s'inscrit dans une vision de messianisme humain. Jésus assume la fragilité humaine qui se camouflerait en vain dans les mensonges de toute puissance. Il enjoint également ses disciples à endosser la même pratique : porter les infirmités et les maladies pas par substitution en vue de mérites mais par souci de libération de tout fatalisme et de toute forme de condamnation. Jésus veut donc libérer ses disciples de toutes sécurités mensongères du pouvoir pour les amener à assumer leur précarité en vue de se laisser engendrer à la condition de fils de Dieu. C'est l'expérience qu'Élie a vécu au mont Horeb.

Suivre Jésus, c'est quitter des sécurités, c'est s'engager dans des tempêtes menaçantes, c'est choisir une pratique de non-recherche de puissance et d'insertion dans les structures du pouvoir, du faire-valoir et de l'avoir, c'est choisir la proximité des faibles et des exclus. "Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat"(Mc 2,27) : parole lapidaire qui dénie au pouvoir religieux tout absolutisme et qui démasque ses tenants de leur appétit de domination. L'évangéliste Marc nous fait voir en cinq actes comment la pratique de Jésus le conduit inexorablement à sa perte : 2,1-12 : Jésus s'arroge le droit de pardonner des péchés; 2,13-17 : Jésus appelle Lévi et avec lui les exclus; 2,18ss : l'enseignement sur le jeûne; 2,23-28 : Jésus se dit maître du sabbat; 3,1-16 : Jésus viole le sabbat par une guérison. Une pratique prophétique qui révèle donc un Dieu différent : Le Dieu des miséricordes et non des sacrifices. Ce Dieu n'exige pas un système pénal de compensation et de réparation formelle pour le pardon des péchés. Une telle révélation vient donc ébranler tout un système et met Jésus dans un état de précarité mortelle La passion du Christ sera donc en premier lieu une passion pour l'homme libéré et cette passion lui vaudra l'autre passion celle de la croix.

"J'achève dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Église" (Col.1,24) Voilà comment l'apôtre Paul annonce qu'il endosse lui-même la pratique du Christ, posant les mêmes gestes de libération, rappelant les mêmes paroles de pardon et d'inclusion durant tout son ministère, afin de compléter la mission du prophète Jésus en croisant lui-même les mêmes souffrances que Jésus afin de continuer la croissance du corps de l'Église. Il en est ainsi pour tout chrétien, refusant toute structure de contrôle, d'exclusion voire d'excommunication pour devenir serviteur. Pour vous rien de tel dit Jésus en stigmatisant les comportements des puissants de son temps. Le seul maître, c'est le Christ! Le seul capable de combler notre désir de plénitude, sinon il y a risque de détournement vers les mensonges du pouvoir. Une telle pratique évangélique est à contre courant du monde normal. Un pouvoir religieux qui se dirait serviteur mais qui de fait produirait une domination d'autant plus totale que perfide parce qu'elle s'appuierait sur l'autorité divine, ne révèlerait plus la différence chrétienne. Le plus grand se fera serviteur dit Jésus. À cause de sa connaissance du Dieu différent : le Dieu de l'Horeb, le Dieu du souffle ténu, du Dieu de miséricorde, le Père, Jésus sait que Dieu est proche de tous ceux qui se croient indignes. Jésus annonce que la seule dignité est celle d'appartenir au Royaume. Le disciple ne peut se prévaloir de ce titre de serviteur à la suite de Jésus s'il tente de travestir ce service en pouvoir sur autrui.

C'est en présentant trois paramètres que Jésus décrit la pratique différente que ses disciples sont appelés à endosser : l'enseignement des béatitudes, la critique de l'argent, et l'annonce de la règle d'or. Malheureusement les béatitudes ont été perverties par une relecture compensatrice ou satisfactionnelle : il s'agirait de souffrir pour plaire et apaiser Dieu tout comme Jésus l'aurait fait sur la croix se pliant à la domination sado-maso d'un Dieu. Pratiquer l'enseignement des béatitudes ne veut pas dire se complaire dans la souffrance et dans la médiocrité pour obtenir des mérites ou réparer avec Jésus, mais c'est plutôt garder le cœur pur : le désir de plénitude refusant tout mensonge venant de l'argent, du pouvoir et du faire-valoir. Le défi du disciple : protéger sa pureté et sa différence tout en étant artisan de paix, de justice, de pardon, être parfait comme le Père céleste en imitant sa manière d'agir, sa perfection, sa bienfaisance, sa bonté, sa miséricorde et sa compassion. La seule loi, c'est le besoin de l'autre, le désir de l'autre reconnu en se mettant à sa place. Dans une telle pratique prophétique, toute systématisation de la foi devient donc questionnable.

En terminant, je rappelle l'apport théologique de François Varone qui m'a guidé au cours de cette réflexion. (cf. Ce Dieu censé aimer la souffrance. Éd. du Cerf.)

Bonne réflexion!

Gervais Majeau, ptre
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