NUL N'EST PROPHÈTE DANS SON PAYS

Le 31 janvier 2010
Réf. Bibliques : 1ère lecture : Jr 1,4-5.17-19
2è lecture : 1 Co 12,31-13,13
Évangile : Lc 4,21-30
par Raymond Gravel, prêtre

Dimanche dernier, nous étions dans la synagogue de Nazareth pour entendre une Parole de libération: " L'Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu'ils sont libres, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur " (Lc 4,18-19), qui doit se réaliser maintenant : " Cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit " (Lc 4,21).

Ce dimanche, toujours dans la même synagogue, nous voyons les gens de Nazareth passer de l'admiration à la haine, concernant celui qu'ils croyaient connaître : " N'est-ce pas là le fils de Joseph? " (Lc 4,22b), mais qu'ils refusent d'écouter, parce qu'il les invite à s'ouvrir à l'étranger et à la nouveauté : " À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux " (Lc 4,28). La mission de Jésus commence déjà par le rejet des siens, parce qu'ils ne le reconnaissent pas comme prophète : " Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas " (Lc 4,29). Chez Luc, cette tentative de meurtre évoque certainement la Passion de Jésus et la formule : " Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin " (Lc 4,30), annonce déjà le chemin de sa résurrection qui le conduira après Pâques, d'abord chez les païens, car c'est là que triomphera la Bonne Nouvelle du Ressuscité..

L'exégète français Jean Debruynne, commentant le texte de Luc d'aujourd'hui, change le mot pays par le mot religion. Il écrit : " Dans la synagogue de Nazareth, Jésus fait l'admiration de ses auditeurs. Pourtant, certains ne peuvent pas s'empêcher de faire remarquer qu'il n'est que le fils de Joseph. Jésus leur dit : Aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays…Et si le pays était la religion, la paroisse, le mouvement ou l'association? La Bible est pleine de prophètes qui n'ont pu annoncer la Parole qu'ailleurs, chez ceux qui ne croient pas, parce qu'eux sont encore capables de se poser des questions, ils ne savent pas tout d'avance ". Ce qui nous amène à dire : Mais est-ce si différent aujourd'hui? Non! Car encore de nos jours, lorsqu'un prophète se lève, en Église, ce sont les plus fervents pratiquants qui l'écrasent et qui cherchent à le discréditer : " Il change toute la religion! Il veut démolir l'Église! C'est un faux prophète…on n'a qu'à regarder sa famille! " N'est-ce pas là les propos qu'on entend, non pas de la part de chrétiens progressistes qui ont pris leur distance par rapport à l'institution, mais qui demeurent profondément croyants, mais bien de ceux et celles qui vont à l'église tous les dimanches et même sur semaine et qui se sont installés bien confortablement dans un système religieux sclérosé, qui préfère mourir plutôt que de s'adapter aux hommes et aux femmes de notre temps?

Et pourtant, on continue de dire que la Parole de Dieu est vivante et qu'elle s'accomplit aujourd'hui! Si la religion est le véhicule de la foi, il faut parfois changer le véhicule pour continuer à transporter les croyants; sinon, on risque de rester en panne sur le bord du chemin. N'est-ce pas la même épreuve qu'a vécue le prophète Jérémie, dont on a un extrait aujourd'hui? Jérémie a beau savoir que Dieu l'a choisi comme prophète : " Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais; avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré; je fais de toi un prophète pour les peuples " (Jr 1,5), que Dieu parle à travers lui : " Lève-toi, tu prononceras contre eux tout ce que je t'ordonnerai " (Jr 1,17a), et qu'il le protège : "



Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer " (Jr 1,19)…Ça n'a pas empêché Jérémie de douter et de souffrir : " Chaque fois que j'ai à dire la parole, je dois appeler au secours…À cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée aux outrages et aux sarcasmes " (Jr 20,8); de sorte que Jérémie voudrait bien cesser d'être prophète : " Quand je dis : Je n'en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom, alors elle devient au-dedans de moi comme un feu dévorant, prisonnier de mon corps; je m'épuise à le contenir, mais n'y arrive pas " (Jr 20,9).

Le prophète va même jusqu'à maudire le jour de sa naissance : " Maudit, le jour où je fus enfanté! Le jour où ma mère m'enfanta, qu'il ne devienne pas béni! Maudit l'homme qui annonça à mon père : Un fils t'est né! Et il le combla de joie! Que cet homme devienne pareil aux villes que, de façon irrévocable, le Seigneur a renversées! Qu'il entende au matin des appels au secours et à midi des cris de guerre! Et Lui, que ne m'a-t-il fait mourir dès le sein? Ma mère serait devenue ma tombe, sa grossesse n'arrivant jamais à terme. Pourquoi donc suis-je sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être, chaque jour, miné par la honte? " (Jr 20,14-18).

Par ailleurs, nous faut-il désespérer de notre monde, lorsque nous prenons conscience de ses limites, de ses fragilités, de ses pauvretés, de ses perversités et même de ses atrocités? La réponse est non! Et pourquoi? À cause du chemin supérieur à tous les autres que le monde est capable d'emprunter. Saint Paul, en 2è lecture aujourd'hui, dans son hymne à la charité que tout le monde connaît, nous en donne un bon aperçu. L'Amour-charité, en grec l'Agape, nous fait ressembler au Christ ressuscité et à Dieu lui-même, puisque saint Jean nous dit que Dieu est Amour. De plus, l'Agape nous rend capable de nous dépasser et de nous surpasser. Cet Amour est plus grand que la connaissance, que la science et que la foi qui transporte les montagnes. Cet Amour est, à la fois, humain et divin : il ne supporte pas le vice : la jalousie, l'orgueil, l'impureté (traduit ici par malhonnêteté), l'ambition, la colère et la rancune; mais il comporte toutes les vertus : la patience, la générosité, la serviabilité, la loyauté, la persévérance, la confiance et l'espérance. L'Amour-charité, l'Agape, ne fait jamais défaut, traduit ici par : " L'Amour ne passera jamais " (1 Co 13,8a).

Mais pourquoi l'Agape est-elle supérieure à la foi et à l'espérance? C'est que l'Agape nous fait passer du partiel au parfait : " En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l'achèvement, ce qui est partiel disparaîtra " (1 Co 13,9-10). C'est comme passer de l'enfance à l'âge adulte (1 Co 13,11). Et là, saint Paul utilise une image qui était vrai en son temps, mais qui l'est moins aujourd'hui : l'image du miroir qui était à l'époque plutôt floue : " Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m'a connu " (1 Co 13,12). En un mot, saint Paul nous présente dans l'Agape, l'élan d'amour qui vient de Dieu et qui dynamise les disciples de Jésus animés par la vie de l'Esprit.

En terminant, on peut dire que l'Amour est plus fort que la mort! Dans l'évangile de Luc, on a voulu précipiter Jésus en bas de la colline, pour le faire mourir : " Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin " (Lc 4,30). Il en sera de même pour tous les prophètes qui oseront dire la Parole dans l'aujourd'hui de leur histoire…mais il faut garder l'espérance! Car le mystère pascal est commencé et rien ne peut l'arrêter!

Bonne réflexion!

Raymond Gravel, ptre
Animateur spirituel des Pompiers de Montréal
et des Policiers de Laval
Diocèse de Joliette

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