Une prière tellement utilisée et si peu priée! Et pourtant cette prière de Jésus est au centre de la vie chrétienne et elle résume à merveille la foi évangélique. Dans cette prière, on ne parle d'aucun besoin de l'homme car le croyant sait dans la foi que Dieu pourvoit à ses besoins par la création mais qu'il laisse pour le reste, les événements à eux-mêmes et que Dieu confie le monde à la libre action humaine. Dans le ¨Notre Père¨, les demandes que porte le désir de l'homme rejoignent pleinement la réalisation du désir de Dieu : son RÈGNE! Le croyant se laisse rejoindre au cœur de sa liberté par la mystérieuse présence du Père qui l'attire vers son existence nouvelle : le Royaume. Et le croyant porte dans sa prière le désir que son existence s'inscrive dans le royaume, il prie que son existence fasse advenir le règne. Je cite François Varone : «Le Royaume, c'est quand Dieu ¨règne¨ dans l'existence de l'homme et par elle dans l'histoire des hommes. Et quand un homme accueille la vie qui vient de Dieu, puis la prolonge vers les autres en agissant avec justice, en aimant avec tendresse et... qu'il offre toute cette vie en retour à Dieu dans la jubilation de la reconnaissance, dans l'adoration en esprit et en vérité, alors vraiment Dieu règne et par cet homme, son règne va prendre forme dans l'histoire, annonçant et préparant le monde nouveau où la justice de Dieu pleinement règnera.»(In Ce Dieu absent qui fait problème. p.183).
C'est sur nous que la prière agit, pas sur Dieu. Si je prie en pensant agir sur Dieu, c'est comme attendre que la pluie mouille le lac. Quand je prie les mots de la prière de Jésus, je ne cherche pas à attendrir Dieu, il est Père. C'est sur nous que la prière agit, pas sur Dieu. La prière existe pour soutenir notre espérance, notre engagement à la réalisation du Royaume.
Les trois premières demandes du "Notre Père" concernent le Royaume à long terme, le Royaume achevé, universel, le monde nouveau. Celui que le Christ inaugure dans sa résurrection. Les trois dernières demandes parlent du Royaume à court terme, hier, aujourd'hui et demain. Les trois premières demandes évoquent le ciel, l'espace de Dieu où son amour rayonne déjà. Les trois dernières demandes évoquent la terre, l'espace de l'homme où se joue l'histoire dans toutes les ambigüités. Un jour ces deux espaces ne feront plus qu'un dans l'achèvement du Royaume. Pour le moment nous vivons le septième jour, celui qu'évoque le récit de la Genèse : le septième jour est celui du repos de Dieu, de son absence du monde des hommes parce qu'il a confié ce monde à l'homme et à son travail.
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Nous vivons donc le septième jour en attendant et en hâtant l'avènement du huitième jour, inauguré déjà par la résurrection du Christ : «La nuit (du septième jour) est avancée, le (huitième) jour est tout proche.» (Rm 13,12)
La demande du pain est au centre de la prière du "Notre Père", malheureusement, les traductions ne lui rendent pas justice. La traduction la plus probable serait la suivante : donne-nous aujourd'hui le pain de demain, le pain de l'avenir (ton epiousion en grec). Le pain de l'avenir, c'est le pain de la vie éternelle toujours évoqué par le pain eucharistique. Se nourrir aujourd'hui du pain de demain, c'est laisser l'aujourd'hui de l'histoire, de la vie et des combats de tous les jours se nourrir de l'espérance d'un jour nouveau, celui que le Christ a inauguré par sa Pâque. Ce pain nourrit chaque jour le croyant dans sa marche vers l'avènement du Royaume en soutenant son espérance et son attirance, ce pain qui permet de prendre contact avec son désir d'établir son Règne. Cette demande du pain fait le lien entre les trois premières demandes, celles du Royaume achevé et les trois dernières demandes, celles du monde en chantier. Les traductions à usage liturgique ne rendent pas perceptible l'attente du Royaume, elles nous amènent qu'à la demande du pain quotidien. Le pain, c'est la vie; le pain de demain, c'est la vie de demain, la vie en plénitude!
Les trois dernières demandes concernant la vie et ses détresses et ses égarements et ses relèvements :«Il faut ensuite que notre passé personnel, qui enregistre toujours des détresses, des lâchetés, des refus, ne nous retienne pas comme des boulets en nous précipitant à nouveau dans la peur : pardonne-nous nos péchés. Et puisque c'est dans le prolongement concret vers les autres que l'on reconnait les dons reçus de Dieu : pardonne-nous, libère-nous, attire-nous en avant. Il faut enfin que le prochain pas dans l'avenir immédiat soit une étape vers le Royaume achevé : ne nous soumets pas à la tentation - la tentation, religieuse ou athée, de se faire soi-même et à n'importe quel prix et par n'importe quel moyen - mais délivre-nous du mal.»(op.cit. p. 185) Ainsi , Père, ton nom sera sanctifié, ton règne avancera et ta volonté sera faite aussi bien sur terre qu'au ciel. Et ta volonté, c'est de nous mener au partage de ta gloire, de ta vie. LE "NOTRE PÈRE" : UNE PRIÈRE QUI ANNONCE L'À-VENIR DU MONDE, SON ACHÈVEMENT, SA PLÉNITUDE!
Bonne réflexion!
Gervais Majeau, ptre
Diocèse de Joliette
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