LE MALHEUR DES UNS NE DOIT PAS FAIRE LE BONHEUR DES AUTRES...

Le 14 février 2010
Réf. Bibliques : 1ère lecture : Jr 17,5-8
2è lecture : 1 Co 15,12.16-20
Évangile : Lc 6,17.20-26
par Raymond Gravel, prêtre

Les Béatitudes de Luc, moins populaires et moins utilisées que celles de Matthieu, nous renvoient à l'exigence de l'évangile et à l'importance de l'engagement chrétien, pour que s'accomplisse maintenant cette Parole de l'Écriture. Nous sommes à la fin du 1er siècle de notre ère, en pleine persécution chrétienne…On entend depuis des siècles, des prophètes parler de justice, de partage, d'égalité. Aussi, quelques 30 ans après Pâques, la communauté économiquement pauvre à laquelle Luc s'adresse, ressent toujours avec souffrance le manque d'efficacité de la prédication de Jésus et de son annonce révolutionnaire envers les pauvres proclamés bienheureux à cause de la fin prochaine de leurs détresses. Comme l'écrivait le théologien français Alain Marchadour : " Cette vieille promesse utopique, qui depuis le fond des temps bibliques annonçait la fin de la pauvreté et l'exaltation des opprimés, n'en finissait pas de rester utopie ".

C'est pourquoi, l'évangéliste Luc, utilisant pourtant la même tradition que l'évangéliste Matthieu, montre clairement, dans son discours dans la plaine, que Jésus lui-même, s'inscrivant dans la longue tradition prophétique, annonce explicitement, qu'en sa personne, les temps messianiques sont enfin arrivés : Finie la pauvreté! " Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous! " (Lc 6,20)...la pauvreté sur le plan économique : " Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés! " (Lc 6,21a), la pauvreté sur le plan affectif : " Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez! " (Lc 6,21b), et la pauvreté sur le plan social : " Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent, et vous repoussent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l'homme " (Lc 6,22).

Par ailleurs, si au temps de saint Luc, l'utopie n'est toujours pas devenue réalité, c'est à cause de la richesse qui empêche l'abolition de la pauvreté. Mais attention! Non pas que la richesse est mauvaise en soi et que les riches sont condamnés automatiquement lorsqu'ils possèdent de grands biens. Non! Selon l'exégète français Jacques Dupont, la richesse comporte 3 dangers qui guettent les riches, non pas tant dans les biens qu'ils possèdent, mais par rapport à l'attachement du cœur pour ces biens.

1er danger : " La richesse empêche l'homme de voir plus loin que la vie présente, donc de savoir où est son véritable intérêt ". Ceux-là n'attendent rien de la vie, sinon de profiter au maximum de ce qu'ils possèdent. C'est à eux que Luc dit : " Hélas, vous les riches : vous avez votre consolation! " (Lc 6,24). La traduction : malheureux est mauvaise; car elle signifie une sorte de malédiction; tandis que l'évangéliste fait tout simplement un constat négatif de ce que fait la richesse. En même temps, saint Luc donne la possibilité aux riches de pouvoir renverser la vapeur et de corriger la situation d'injustice et de misère vécue par les pauvres.

2è danger : " La richesse enferme l'homme sur lui-même et l'empêche de penser aux autres, à ceux qui manquent du nécessaire ". Ceux-là ne reconnaissent pas leur responsabilité par rapport à la faim dans le monde qui touche plus d'un milliard d'humains, et sont même devenus imperméables, insensibles et indifférents à la misère des autres. C'est à eux que Luc dit : " Hélas, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim! Hélas, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez " (Lc 6,25).

3è danger : " La richesse tend à prendre dans le cœur de l'homme une place qui revient à Dieu seul. Elle devient une sorte d'idole ". Lorsque le fait de posséder des biens devient une fin en soi et que ceux qui les possèdent restent insatiables et se croient supérieurs aux autres, ça crée des inégalités et des injustices que seule la foi en Dieu peut éviter ou corriger. En 1ère lecture aujourd'hui, le prophète Jérémie reconnaît que celui qui met sa confiance en l'homme seulement : " Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée et inhabitable " (Jr 17,6). Ça ressemble étrangement à certains pays d'aujourd'hui qui sont exploités par des puissances étrangères et maintenus dans une extrême vulnérabilité…Haïti est un bel exemple! Tandis que celui qui met sa confiance dans le Seigneur, ajoute le prophète : " Il sera comme un arbre planté au bord des eaux, qui étend ses racines vers le courant : il ne craint pas la chaleur quand elle vient, et son feuillage reste vert; il ne redoute pas une année de sécheresse, car elle ne l'empêche pas de porter du fruit " (Jr 17,8).

En 2è lecture aujourd'hui, saint Paul qui écrit aux Corinthiens leur dit : " Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes " (1 Co 15,19). Qu'est-ce que ça veut dire? Pour Paul, croire en la résurrection de Jésus, ce n'est pas seulement adhérer intellectuellement à une croyance du passé; c'est l'événement fondateur, à partir duquel la vie et la mort de l'homme prennent un sens nouveau. Il est donc impossible de croire vraiment que Christ est ressuscité, si cela n'entraîne pas une transformation réelle de l'homme aujourd'hui, dans son rapport à l'autre, à la vie et à la mort.

Ce qui veut dire que la foi chrétienne devrait nous responsabiliser davantage sur notre engagement à construire un monde plus humain, un monde meilleur, où règne la justice, l'égalité, la dignité, la solidarité, la fraternité, le partage et l'amour... ce que les religions nous empêchent souvent de faire; d'où l'importance et la nécessité d'épurer sans cesse la foi, pour demeurer fidèle au Dieu de l'Alliance, en n'oubliant surtout pas que c'est du côté des pauvres et des petits qu'il nous faut le chercher si on veut le trouver.

En terminant, je voudrais simplement vous partager cette belle pensée du missionnaire laïque Raoul Follereau : " Suivre le monde, lui réapprendre la vie sous l'angle d'une joyeuse et vigilante fraternité, lui dire qu'on ne possède que le bonheur qu'on donne ".

Bonne réflexion!

Raymond Gravel, ptre
Animateur spirituel des Pompiers de Montréal
et des Policiers de Laval
Diocèse de Joliette

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