L'ICÔNE: RENDRE VISIBLE L'INVISIBLE


par Pierre-Gervais Majeau, ptre-curé
Unités Belles-Montagnes et Pied-de-la-Montagne
Diocèse de Joliette
Membre du Forum André-Naud.

Mon premier contact avec l'icône est arrivé alors que j'étais encore adolescent. En effet, mes parents avaient engagé un peintre d'origine russe qui vivait dans mon village natal. C'est lui qui m'avait apporté un jour des représentations d'icône et ce fut mon premier coup de cœur pour cet art. Au cours de l'Histoire, l'art de l'icône n'a pas forcément surgi de rien; cet art est le résultat d'influences proche-orientales et hellénistiques. Dans le judaïsme, toute représentation de Dieu était absolument interdite : v.g. Ex.20,4. Mais cependant il y avait une certaine représentation visuelle : le serpent d'airain, les chérubins ornant l'arche d'alliance dans le Temple. On craignait surtout que des tentations d'idolâtrie ne surgissent dans le peuple comme en fait foi l'épisode du veau d'or. Au VIe siècle, on a découvert cependant une synagogue à Beit Alpha qui possédait des mosaïques représentant l'arche, le sacrifice d'Isaac, Moïse, Élie, Daniel etc...

Chez les Grecs, l'image gardait un caractère mystérieux : on vénérait certaines images et représentations divines par des ablutions et des onctions. On présentait des fleurs et des repas aux divinités ainsi représentées. Mais cependant les philosophes voyaient dans ce culte, un danger pour le caractère spirituel du divin. Il semble bien improbable que les nombreuses et diverses images païennes n'aient eu aucune influence sur l'art protochrétien. Chez les Romains, l'art joue un rôle partout dans la cité et l'image est au centre de cet art influencé par l'orient et le monde grec. C'est Caligula qui sera le premier empereur à être divinisé et représenté en image. Les représentations de l'empereur devaient actualiser sa PRÉSENCE, comme si l'empereur en personne se trouvait là bien présent. Cette représentation efficace du portrait de l'empereur se transformera pour acquérir une nouvelle sacralisation pour les images chrétiennes.

Chez les premiers chrétiens, on se sert de l'imagerie païenne pour dire sa foi par l'image en la transposant dans la symbolique chrétienne : le philosophe devient alors le Christ, ou l'apôtre ou le prophète; les scènes d'apothéose des dieux du panthéon inspireront les scènes d'Ascension du Seigneur ou de transfiguration et les scènes pastorales inspireront les représentations du Bon Pasteur. Après Constantin ( début du IV s.) les images de la cour impériale inspireront les intronisations du Christ et de la Vierge, les scènes d'adoration des Mages, l'entrée triomphale à Jérusalem… L'art se développera également dans les catacombes, au temps des persécutions. Les symboles païens seront repris en leur donnant une dimension symbolique purement chrétienne : les représentations des saisons deviendront des symboles de résurrection; les palmiers ou les colombes voire même le paon deviendront des symboles d'éternité; le navire représentera l'Église et les représentations d'Hermès inspireront les images du Bon Pasteur. On s'inspirera de thèmes vétérotestamentaires également : v.g. : Adam et Ève, Daniel dans la fosse aux lions, Jonas et le monstre marin etc…Des symboles purement chrétiens apparaitront également comme les pains multipliés, l'adoration des mages si populaire auprès des nouveaux convertis, la résurrection de Lazare, la vigne et bien sûr, le poisson dont le mot grec est l'anagramme d'une véritable profession de foi.

Dans l'Église de l'ère constantinienne, on représentera le Christ siégeant sur un trône entouré de ses apôtres et de saints. À Constantinople, naitra donc une forme d'art à la confluence de l'art oriental et hellénistique. L'art byzantin aura une influence marquante sur l'art iconographique : à titre d'exemple, les icônes de la Vierge portant le voile descendant jusqu'aux genoux est un signe de l'influence de l'art oriental. L'art sacré répond essentiellement à un besoin de représenter les vérités de la foi dans un but catéchétique et devient aussi un reflet de la prière et de la foi de l'Église. À la suite d'un songe, Constantin fera dessiner le signe de la croix sur son étendard comme un SYMBOLE EFFICACE : PAR CE SIGNE, TU VAINCRAS! C'est à la suite de Constantin que ce concept du SYMBOLE EFFICACE fera son chemin. Le concept du symbole efficace devient tellement présent dans l'art iconographique! Au VIe s., des Pères de l'Église feront des mises en garde devant les risques d'idolâtrie que représentaient les icônes : Tertullien, Clément d'Alexandrie, Lactance... tandis que d'autres Pères appuieront l'art iconographique à cause de sa valeur didactique au plan de la foi : Jean Chrysostome, Grégoire de Nysse, Cyrille d'Alexandrie et Basile de Césarée.



Au VIIe s., la crise iconoclaste va éclater et durera presque trois siècles avec des périodes parfois plus critiques, déchirant l'Église d'Orient et d'Occident, ayant des incidences théologiques et politiques et causant des tensions entre les empereurs de Byzance et les papes à Rome et cette crise iconoclaste mêlée aux autres différents politiques et ecclésiaux aboutira au grand schisme d'Orient en 1054. Rappelons que c'est Sérénus, évêque de Marseille, qui sera l'un des premiers à faire détruire toutes les images saintes se trouvant dans son diocèse. Il recevra une réprobation sévère du pape Grégoire le Grand qui reconnait le rôle didactique et liturgique des icônes.

L'Icône joue donc un rôle essentiel dans l'expression de la foi et dans la liturgie également. Elle est PRÉSENCE EFFICACE et image de l'Invisible. Elle porte une dimension transcendantale car elle évoque le monde du sacré, du divin et le rend PRÉSENT! Elle est le lien entre le représenté et le spectateur; elle est le lieu de la présence du représenté d'où son rôle essentiel en liturgie et en catéchèse. Tandis qu'on vénère les icônes de la Vierge et des saints, on adore celles du Christ : elles deviennent présence de l'INCARNÉ. En l'an 325, le concile de Nicée confirme que par le Christ incarné, icône parfaite du Père, nous contemplons la gloire divine puisque par le Christ, le Fils, nous avons accès direct au Père. Pour promouvoir la foi au Christ consubstantiel au Père, les icônes du Pantocrator se multiplieront au sein des Églises.

L'art de l'icône est complexe et obéit à des traditions très anciennes, à des codes, à des symboles. Ainsi l'icône n'est pas une image traditionnelle, ne représentant qu'un plan (superficiel ?) du signifié. Au contraire, l'icône est hautement théologiques et catéchétique par la symbolique des couleurs, des codes…L'icône est dite hiératique, il faut la voir du dedans de la foi, car elle n'est pas plastique mais transcendantale. L'icône révèle la présence, elle est communion avec le représenté. En regardant l'icône, le mystère évoqué coule en nous : devant elle, nous sommes devant quelqu'un qui est Résurrection, qui est Vie, qui est Transfiguration. L'icône porte donc la Parole et rend le mystère agissant en nous et nous, nous sommes en relation avec le divin. L'icône nous apprend à voir l'invisible et nous apporte alors la paix, la joie ou la tendresse quand nous nous prolongeons en prière en demeurant en sa présence. En face de l'icône, nous sommes devant un Visage qui nous parle et nous interpelle! L'icône porte toujours le nom du représenté, les mots sont souvent en grec ou en slavon et maintenant en langues contemporaine et alors on dit que l'icône est nommée!

L'icône obéit à une kyrielle de codes et de techniques. Les couleurs sont porteuses de sens et de codes : v.g. le blanc est réservé pour le divin, le bleu évoque le mystère, le rouge évoque la puissance et la royauté. Les poses des personnages sont souvent hiératiques pour nous conduire à la profondeur du mystère évoqué. La première fonction de l'icône est celle de la représentation EFFICACE de la foi et du mystère. L'icône soutient ainsi la prière et la foi. Devant l'icône du Christ, je regarde et je me laisse regarder et aimer par lui, j'accepte sa présence et sa Parole, je refais ma confiance en Lui, je me décharge de mes peines et des soucis, car Lui est venu non pas pour juger mais pour sauver le monde et lui apporter la vie en plénitude. L'icône prend graduellement sa place au sein de l'Église d'Occident et déjà chez nous des artistes nous ont apporté de très belles créations iconographiques. Personnellement, j'en connais plusieurs et je m'émerveille de leurs talents et de leur spiritualité. Car écrire une icône c'est d'abord contempler celui que nous représentons. C'est dans la prière et le jeûne et l'ascèse que l'icône peut s'écrire!

En terminant, je souhaiterais tant que nous ayons de plus en plus de belles icônes dans nos lieux de célébration, dans nos églises. Elles nous apporteront toujours la présence et la plénitude du Représenté, le Christ, lui l'Icône parfaite du Père, lui le premier-né d'une multitude de sœurs et de frères appelés à la Transfiguration dans la gloire de la résurrection. L'ICÔNE EST IMAGE ET ANNONCE DE CETTE TRANSFIGURATION ESPÉRÉE ET ATTENDUE DANS LA FOI ET DANS L'ESPÉRANCE.

Bonne réflexion!

Gervais Majeau, ptre
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