PÉCHÉ ORIGINEL OU MANQUE ORIGINEL DE MOYEN DE SALUT?


par Pierre-Gervais Majeau, ptre-curé
Unités Belles-Montagnes et Pied-de-la-Montagne
Diocèse de Joliette
Membre du Forum André-Naud.

C'est Charles Darwin qui a ébranlé les colonnes du temple en proposant sa thèse de l'évolution des espèces. Jusqu'à lui, on pensait que le monde avait été créé pleinement parfait et déjà fixé dans les bases qu'on lui connait maintenant. À cette conception fixiste du monde s'ajoutait également la thèse du monogénisme pour expliquer l'apparition de l'homme et pour affirmer que la faute du premier couple devait toucher tous ses descendants... À l'origine, le monde était parfait, sans violence, ni douleur ni mort, la vie se déroulant dans un jardin de délices. Au centre de ce jardin, se trouve l'homme créé dans un état de perfection idyllique et en parfaite harmonie avec Dieu. Et vint le drame! Ou bien Dieu a tenté l'homme pour voir s'il méritait ce jardin ou encore Adam, l'homme dans son prototype, devait mériter d'accéder à ce jardin paradisiaque et n'y serait pas parvenu. Adam s'est trouvé à décider pour tous ses descendants des graves conséquences de son choix. Son péché a fait de lui la tête de l'humanité devenue déchue par l'erreur de l'Adam tout comme le Christ, le nouvel Adam, sera appelé à ramener cette humanité à sa perfection première!

Adam a péché et a causé la perte de l'état paradisiaque originel. Selon le récit de la Genèse, ce premier péché en fut un de désobéissance. Mais si Adam était créé dans un état de perfection originelle, comment aurait-il pu pécher? Alors, on en est venu à prétendre que ce premier péché fatal en fut un d'orgueil! Adam endossait à son tour les mêmes prétentions lucifériennes ou encore prométhéennes! Cette rupture d'alliance entraine la perte des dons originels et alors la souffrance, la concupiscence et la mort font leur entrée dans le monde. Cette perte touchera Adam et tous les adams du monde par génération, et par nature, le péché alors touchera toute l'humanité, y compris les enfants non encore capables de consentir au péché atavique. Et par le péché de l'Adam, tout homme est pécheur devant Dieu et est livré du même coup à la puissance de Satan, de la souffrance et de la mort et devenu grand, à l'esclavage de ses péchés personnels.

Surgira donc un second Adam, en la personne du Christ, envoyé par Dieu, fait innocent dans un monde livré au péché et à la mort, réparer l'offense infinie faite à Dieu afin de sortir les adams de cet état qui les maintenait sous la colère et l'indignation de Dieu. Ce Christ Rédempteur jouera donc un rôle de plombier venu réparer les pots cassés. S'il n'y avait pas eu de péché originel, il n'y aurait donc pas eu d'incarnation du Fils? Et si Dieu dans sa préscience connaissait l'échéance du combat d'Adam, alors pour quoi l'avoir permis? Est-ce par jalousie ou mesquinerie? Et si c'était par orgueil que Dieu a permis cette tentation, Dieu serait-il alors envieux de l'Adam créé dans un état de perfection semblable à la sienne pour permettre une telle tentation? Et si Adam était apparu dans un état paradisiaque de perfection, doté de tous les dons préternaturels, comment en est-il venu à pécher soit par désobéissance ou encore par orgueil? Impossible de soutenir une telle affirmation! Certains ont affirmé que Dieu voulait un oui libre de la part d'Adam quitte à prendre le risque du refus en le soumettant à l'épreuve. D'autres ont opposé la grâce de Dieu et la liberté humaine, comme si ces deux valeurs étaient en concurrence. La grâce de Dieu n'aurait pas suffi à l'Adam de se servir à bon escient de sa liberté? Dans ce scénario, Dieu apparait comme un ennemi de l'homme et surtout tellement mesquin, qu'il est incapable de pardon!

Et alors le Christ plombier et réparateur de l'installation du monde créé dans un état de perfection qui aurait dû fonctionner sans faille, vient jouer un rôle de suppléance! Si tout avait marché sur des roulettes, le Christ ne serait ni la Tête ni le Seigneur, ce serait Adam, le premier! Cette conception théologique des origines du monde ne tient pas la route pour plusieurs raisons! Cette conception fixiste du monde est battue en brèche par la thèse de l'évolutionnisme.



Cette conception théologique sied bien cependant à la théologie dite de la satisfaction, à la vision "religieuse" du monde! Dans cette vision religieuse du monde, l'homme doit se faire valoir devant Dieu et mériter ainsi en retour la faveur du Puissant. Ou encore, ce monde merveilleux et créé originellement dans un état de jardin idyllique est le dernier acte de gratuité de Dieu, l'homme devra maintenant le mériter et mériter que Dieu le maintienne dans cet état d'homme parfait, sinon il sera chassé par punition entrainant avec lui toute l'humanité dans un malheur bien mérité!

ALORS COMMENT SORTIR DE L'IMPASSE OÙ NOUS A MENÉS CETTE THÉOLOGIE DU PÉCHÉ ORIGINEL? Et la réponse pourrait être celle-ci : et si l'homme, au sein d'un monde en évolution, se trouvait depuis toujours dans un état nécessiteux de salut par manque de moyen! L'homme se découvre habité par un désir d'un devenir infini et ressent un manque de moyen pour y parvenir! Et ici je citerai François Varone : «La théologie du salut par RÉVÉLATION ET NON PAR SATISFACTION que nous avons développée, nous fournit donc la clé pour rouvrir le dossier des origines : l'envers d'un salut donné par révélation est simplement une condition native qui ne comporte pas encore cette révélation révélatrice, un désir humain infini qui s'ouvre sur un horizon encore bouché. Une telle situation native n'est pas un PÉCHÉ : on ne saurait donc en être puni. Elle constitue pourtant une nécessité absolue et radicale de salut : si la révélation de Dieu ne vient pas, un jour, libérer cet horizon, le désir de l'homme ne peut que s'affoler puis étouffer dans l'impasse.»(In Ce Dieu censé aimer la souffrance, p.183).

La mort est venue par un homme, c'est le premier homme Adam qui l'a inaugurée DU SIMPLE FAIT QU'IL EST CRÉÉ CORPS ANIMAL DONC MORTEL! Nulle part il est dit que cet Adam n'aurait pas dû mourir, qu'il avait été créé immortel et que c'est son péché qui l'a précipité dans la mort lui et tous ses descendants. Lisons le texte I Co 15, 42-43 : on dit qu'Adam a été créé corruptible, sans gloire, corps animal et mortel, tandis que le second Adam, le Christ, inaugure une nouvelle humanité, corps spirituel donc immortel, vivant de la vie de Dieu. En établissant cette succession normale : ce qui est premier, c'est l'être animal, ce n'est pas l'être spirituel, il vient ensuite, Paul, de plus, s'appuie sur Gn 2,7 pour rappeler ceci : Adam a été fait âme vivante, le second Adam, le Christ, esprit vivifiant. Le premier Adam est terrestre, soumis au dépérissement et à la mort, le second lui vient de Dieu (1 Co 15,47) Adam inaugure donc une humble humanité mortelle, mais cette humble humanité naturellement mortelle est promise à la gloire et cette promesse se révèle dans le Christ ressuscité. Le superbe Adam des origines est rejeté par Paul parce que cette gloire revient au second Adam. Le Christ n'est pas non plus le restaurateur d'un état paradisiaque du monde originel, mais l'inaugurateur de la plénitude à venir conduisant l'humanité vers ce Dieu ni jaloux, ni mesquin, mais plutôt celui qui trouve sa gloire dans l'homme comblé de sa plénitude. Le Christ ouvre la voie du salut en nous précédant et en nous y attirant. Il est le révélateur de ce moyen de salut qui consiste à nous libérer du péché qui est la révolte du désir contre la loi qui le nie, et en nous apprenant à vivre en fils de Dieu, comme lui, et à nous laisser engendrer à la plénitude de la vie, à la pleine identification au Fils, le second Adam.

Le Christ est donc sauveur, il est moyen de salut, car il habilite l'homme finalisé par une valeur inatteignable : la gloire de Dieu (la plénitude de la vie éternelle et incorruptible) que l'on ne peut absolument pas conquérir, mais seulement recevoir, à se laisser engendrer à cette plénitude. Se laisser engendrer, c'est bien se laisser sauver! Le Christ est le nouvel Adam, car il a inauguré une vie nouvelle vers Dieu et sa gloire accueillante. Par sa parole prophétique et sa pratique de vie révélant le Royaume et par sa passion pour nous révéler un Dieu tout autre, le Christ s'est révélé comme chemin et moyen de salut. Péché originel? Il vaudrait mieux parler d'état originel nécessiteux de moyen de salut!

Bonne réflexion!

Gervais Majeau, ptre
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