Le théologien français Hyacinthe Vulliez écrit : "Imaginons que Jésus nous apparaisse en pleine assemblée du dimanche, en train de chanter et d'écouter. Qu'au beau milieu de l'homélie, il arrête le flot de paroles et demande le silence. Un silence profond, un silence plein parce que chacun aura fait le vide en soi. Puis calmement, d'une voix douce et ferme : Pour vous, personnellement et collectivement, pour vous tous réunis ici en mon nom, qui suis-je?" Quelles réponses, au pluriel, entendrions-nous?
1. Une image du passé : Combien d'entre nous répondraient comme dans l'évangile de Luc? " Ils répondirent : Jean Baptiste; pour d'autres, Élie; pour d'autres, un prophète d'autrefois qui serait ressuscité " (Lc 9,19), parce que souvent, nous avons une image toute faite de ce Jésus, le prophète par excellence dont nous parle les Écritures... C'est une image du passé. Cependant, pour la majorité des chrétiens que nous sommes, on ajouterait sans doute la réponse de Pierre : " Pierre prit la parole et répondit : Le Messie de Dieu " (Lc 9,20b). Mais encore là, c'est une réponse qui se réfère uniquement au passé, aux images toutes faites qu'on nous a apprises depuis que nous sommes devenus chrétiens.
L'exégète français Jean Debruynne écrit : " Tous sont incapables de voir en Jésus quelqu'un d'autre qu'un survivant du passé ou des souvenirs. Jésus est trahi par ses images de marque. Les chrétiens comme les autres auront toujours du mal à accepter que Jésus puisse s'échapper des modèles que chacun a dans la tête. Accepter que Jésus soit quelqu'un d'autre que l'idée que je me fais de lui, c'est en même temps reconnaître que c'est aux hommes que Dieu a voulu confier son visage ". Ça veut dire quoi au juste? Ça veut dire que Jésus Christ n'est pas une image, une photo figée dans le temps. Jésus Christ est un visage d'aujourd'hui qu'il nous faut reconnaître ici et maintenant. Mais, auparavant, quels traits lui ont dessiné ceux qui nous ont parlé de lui?
2. Le Messie à venir : Pendant qu'Israël attendait un Messie qui libérerait le peuple du joug de l'oppression étrangère, le prophète Zacharie, au 4è siècle avant le Christ, annonce déjà le sort réservé au Messie, au Berger, à l'envoyé de Dieu. Il sera rejeté, vendu et tué, et eux : " Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé; ils feront une lamentation sur lui comme sur un fils unique; ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né " (Za 12,10b). Ce qui signifie que l'image qu'on se faisait du Messie à venir ne correspondait pas à la réalité; de sorte qu'on ne l'a pas reconnu, lorsqu'il s'est présenté à eux.
N'est-ce pas aussi ce qui s'est passé avec Jésus de Nazareth que les croyants de l'époque n'ont pu identifier au Messie de Dieu attendu depuis longtemps, au Christ, au Seigneur? " Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les Anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu'il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite " (Lc 9,22). Encore aujourd'hui, ne rejetons-nous pas ceux et celles qui osent montrer un nouveau visage du Messie, du Christ, du Seigneur? Et pourtant, tout au long de l'histoire, le Messie s'est identifié au petits, aux pauvres, aux exclus, aux mal-aimés. Donc, son visage ou ses visages ne sont pas des photos prises à un moment donné de l'histoire... Le Messie, le Christ, le Seigneur, prend le visage du moment présent, là où nous sommes, là où nous vivons avec ceux et celles avec qui nous partageons notre vie. Quel est-il pour nous aujourd'hui? Voilà la question qu'on doit sans cesse se poser aujourd'hui...
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3. Qui suis-je aujourd'hui? Hyacinthe Vulliez écrit : " Par paresse ou par peur jumelées, nous esquivons souvent la question. Peur de constater combien il y a de Jésus différents dans les têtes et dans les cœurs des uns et des autres. Peur de nous trouver face à nous-mêmes car répondre en vérité à : Qui suis-je pour vous?, c'est aussi s'interroger sur soi-même ". On préfère souvent nous référer simplement à l'image toute faite qu'on nous a présentée de Jésus, même si cette image laisse la majorité d'entre nous dans une indifférence totale; elle a pour avantage de ne pas nous remettre en question et de nous justifier les uns les autres dans notre passivité religieuse : les dirigeants de l'Église peuvent se conforter dans un dogmatisme établi à une autre époque, et les autres, la majorité des chrétiens, dans une pratique ritualiste élémentaire, sans plus. Certains vont à la messe; les autres célèbrent les passages importants de leur vie... mais rares sont ceux et celles qui acceptent de se laisser déranger par les prophètes d'aujourd'hui, qui nous invitent à reconnaître le Christ dans les petits, les pauvres, les opprimés, les exclus, les marginaux, non pas ceux du passé, mais ceux d'aujourd'hui.
Il ne faut surtout pas que le Christ nous dérange dans notre confort, dans nos certitudes et dans notre passivité. Dans l'Église, on s'est fait des règles, des façons de faire, des choses à croire, des interdits... nous n'avons qu'à suivre la tradition. Le Christ on le connaît... Je dirais même que nous avons le contrôle sur lui. Et pourtant, une chose demeure, et saint Luc l'a pourtant reconnu : " Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive " (Lc 9,23). Et saint Paul, dans sa lettre aux Galates affirme que par le baptême, nous avons revêtu le Christ (Ga 3,27), et revêtir le Christ, dans la pensée de Paul, c'est devenir Christ. Et en devenant Christ, nous lui appartenons et toutes les inégalités disparaissent : " Il n'y a plus ni Juif ni païen, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus " (Ga 3,28). Nous avons tous comme chrétiens, la même dignité. Qu'attendons-nous pour la reconnaître?
En terminant, Hyacinthe Vulliez ajoute : " Si Jésus nous ébranle si peu, n'est-ce pas parce que son identité, pour nous, va de soi, parce que nous ne remettons pas en question l'image que nous nous faisons de lui? S'il nous change si peu, n'est-ce pas parce que nous ne vérifions pas assez, par un échange franc et loyal, la qualité de la relation que nous entretenons avec lui? Combien de choses chez les chrétiens, dans leurs Églises (majuscule) et dans leurs églises (minuscule) ou leurs temples, changeraient s'ils écoutaient ensemble la question de Jésus et si ensemble ils écoutaient les réponses des uns et des autres ".
Bonne réflexion!
Bonne Homélie!
Raymond Gravel, ptre
Animateur spirituel des Pompiers de Montréal et des Policiers de Laval
Diocèse de Joliette
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