La Parole est première...

Le 18 juillet 2010
Réf. Bibliques : Évangile : Lc 10,38-42
par Raymond Gravel, prêtre

La semaine passée, à la question du docteur de la Loi, qui lui demandait ce qu’il faut faire pour avoir part à la vie éternelle, le Christ de l’évangile de Luc répondait qu’avant de faire des choses, il faut être proche de l’autre, de tout autre, c’est-à-dire d’être le prochain de ceux que l’on rencontre sur la route. Aujourd’hui, le Christ de l’évangile nous invite à servir et à écouter, sans oublier toutefois que l’écoute doit précéder le service. Dimanche passé, l’évangéliste Luc dénonçait la religion sans charité; aujourd’hui, il prévient contre un activisme sans racines. Dans l’extrait d’évangile que nous avons ce dimanche, et que Luc est le seul à raconter, quels messages pour nous aujourd’hui?

1. L’Église selon Luc : Le récit que nous avons aujourd’hui, a de quoi surprendre nos contemporains : « Alors qu’il était en route (vers Jérusalem) avec ses disciples, Jésus entra dans un village. Une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison » (Lc 10,38). La maison chez Luc, c’est l’Église et la personne qui accueille, c’est la responsable de la maison, donc de l’Église. Il s’agit ici d’une femme. De plus, cette femme exerce un ministère, celui de la diaconie : « Marthe était accaparée par les multiples occupations du service » (Lc 10,40a). Ce qui signifie que dans l’Église de Luc, une femme peut occuper le service des tables, exercer le ministère du diaconat, ce qui ne se fait même plus aujourd’hui, dans notre Église. Bien plus, saint Luc nous dit que cette femme Marthe : « Elle avait une sœur, nommée Marie, qui, se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole » (Lc 10,39). En utilisant le mot Seigneur, saint Luc nous situe après Pâques et être assis aux pieds du Seigneur, c’est l’attitude du disciple assis aux pieds de son maître, ce qui est normalement réservé aux hommes seulement.

Ce qui signifie que pour Luc, les responsabilités dans l’Église ne sont pas réservées aux hommes seulement, mais les femmes y participent activement. L’exégète Benoît Gschwind, dans son commentaire de l’évangile d’aujourd’hui, écrit : « Cet épisode reflète le féminisme de Luc qui continue d’interpeller l’Église : la femme ne saurait être reléguée aux tâches subalternes; elle n’est pas un disciple de second rang; de plein droit, si elle est servante, c’est d’abord de la Parole ».

2. Une catéchèse sur l’Eucharistie : Dans ce récit de Luc, il s’agit bien d’une catéchèse sur l’Eucharistie : les 2 tables sont présentes : la table de la Parole et celle de l’Eucharistie. Et ce sont 2 femmes qui président ces 2 tables : Marie et Marthe. Et, dans son enseignement, saint Luc précise que l’écoute de la Parole est première; elle doit précéder l’Eucharistie. Malheureusement, la traduction française est mauvaise; elle donne lieu à un comparatif entre l’une et l’autre des tables : « Marie a choisi la meilleure part » (Lc 10,42b); on devrait plutôt lire : « Marie a choisi la bonne part », non pas parce que le service de Marthe est moins bien; cependant, il n’est pas prioritaire.

Maintenant, si Luc semble opposer les 2 femmes et leurs ministères, c’est que dans sa communauté chrétienne, il y avait des frictions entre le service matériel des tables et celui de l’annonce de la Parole. Nous avons un écho de ce conflit en Actes 6,1-6, où on institut le diaconat pour aider les responsables de l’annonce de la Parole. Il s’agit bien ici de ce ministère exercé par Marie : « Elle écoutait sa parole » (Lc 10,39b).

Rien n’est dit sur le contenu de la parole ; l’accent est mis sur l’écoute, au-delà même de personne physique de Jésus, puisque Luc parle du Seigneur ressuscité. Comme le dit bien le français Alain Marchadour : « En effet, il y a une différence entre la formule courante : écouter quelqu’un parler et celle que nous trouvons ici : écouter la parole de quelqu’un ».

Par ailleurs, si nous poussons plus loin la réflexion, pourquoi saint Luc dit-il : « Une seule chose est nécessaire » (Lc 10,42a)? Alain Marchadour écrit : « L’identité de l’hôte transforme le récit en une rencontre exemplaire, dans laquelle deux modes d’accueillir et de retenir Jésus qui passe sont mises en parallèle. Jésus est fait juge entre les deux sœurs : que faut-il choisir entre servir et écouter?... Marthe a choisi le quantitatif (bien des choses); Marie à choisi l’unique. Or cet unique est la seule chose nécessaire... C’est donc une affirmation absolue : entre Marthe et Marie, il n’est aucunement question d’une opposition entre un choix bon et un autre meilleur. En vérité, les deux sœurs sont invitées à une option unique, celle de Marie ».

Et pourquoi? L’auteur ajoute : « Jésus est de passage. Sur le chemin qui le conduit à la mort, il s’immobilise quelques heures et cette halte devient, pour l’évangéliste Luc, l’occasion d’opposer deux façons de garder Jésus qui part. L’une (Marthe) privilégie la dimension physique, matérielle, quantitative. On pourrait dire qu’elle prend possession de Jésus par ses initiatives, son agitation, sa parole envahissante. Marie au contraire s’attache à la seule réalité qui subsistera quand Jésus s’en sera allé : c’est sans doute l’explication de la formule étrange : elle écoutait sa parole. Quand Jésus s’en ira vers son Père, à Marthe qui a fait le mauvais choix, il ne restera rien. À Marie par contre il restera l’essentiel, la Parole : la seule chose qui ne puisse lui être enlevée ».

Ainsi, le récit veut prévenir tous les croyants de choisir l’écoute de la Parole avant de célébrer l’Eucharistie. C’est la Parole proclamée, interprétée et actualisée qui peut donner sens au partage du repas eucharistique.

En terminant, l’exégète français Jean Debruynne, commentant le féminisme de Luc, écrit : « Saint Luc nous dit d’abord que Jésus n’a pas hésité à entrer dans une maison qui n’est pourtant habitée que par deux femmes, alors que les femmes à l’époque valaient à peu près ce que valait le bétail. Ainsi dans l’Évangile les femmes comptent autant que les hommes et les femmes ont autant accès à l’Évangile que les hommes. Plus même, en étant attentif aux mots que Luc emploie, on découvre que Marie est assise aux pieds de Jésus, écoutant sa Parole... Cette attitude de Marie répond exactement à la définition qui est donnée du disciple : le disciple se tient assis aux pieds du maître. Jésus considère donc Marie comme un disciple; il l’accepte à la place de disciple, dans une fonction et une vocation de disciple. Luc écrit même que Jésus lui transmet la Parole de Dieu : elle écoutait sa Parole... Jésus considère que la femme est, autant que l’homme, capable de théologie, d’exégèse, et surtout qu’elle est autant que l’homme capable de foi. En ce 16è dimanche, Luc annonce au monde entier que les femmes ne sont pas seulement capables de faire la cuisine, la vaisselle, la lessive, le ménage. Les femmes ne sont pas seulement dignes d’être Marthe, elles sont aussi capables d’être Marie, c’est-à-dire d’être disciples, responsables, capables de la Parole de Dieu. La meilleure part n’est plus interdite aux femmes ».

Se peut-il que nous n’ayons pas encore compris l’évangile de saint Luc?

Bonne réflexion!
Bonne Homélie!

Raymond Gravel, ptre
Animateur spirituel des Pompiers de Montréal
et des Policiers de Laval
Diocèse de Joliette

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