L’évangile d’aujourd’hui est la suite de l’évangile de dimanche passé, où on voyait Jésus libérer un dirigeant de la synagogue, un curé du temps, qui s’opposait à l’enseignement nouveau et dérangeant du Christ ressuscité, le prophète par excellence, reconnu comme tel, par les premiers chrétiens. Aujourd’hui, on le voit quitter la synagogue pour se rendre dans la maison de Pierre, l’Église, afin de libérer la belle-mère de Pierre, les chrétiens, qui sont aux prises avec de la fièvre et qui ont besoin de libération, de guérison, de résurrection. L’évangéliste Marc souligne que « la ville entière se pressait à la porte » (Mc 1,33) et que le Christ ressuscité « guérit toutes sortes de malades et chasse beaucoup d’esprits mauvais » (Mc 1,34). Saint Marc ajoute : « Tout le monde le cherche » (Mc 1,37), mais seuls Simon et ses compagnons le trouvent (Mc 1,36). Pourquoi? Sans doute, parce que la plupart des gens cherchent un guérisseur, un magicien, un thaumaturge…mais il n’en est rien; le Christ n’est pas un magicien qui fait disparaître la maladie, la souffrance et la mort, mais quelqu’un qui accompagne, qui soulage, qui réconforte, qui libère et qui ressuscite. Cette mission d’accompagnateur, de libérateur, le Christ la confie à ses disciples partout où ils se trouvent... Il leur dit : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle; car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,38).
1. Pourquoi la souffrance? De tous les temps, les humains souffrent et ont essayé de comprendre et d’expliquer la souffrance humaine. Est-ce que Dieu a créé la souffrance? Est-ce qu’il la veut? La souffrance est-elle une punition de Dieu? Y a-t-il un lien à faire entre le mal et la souffrance? Ce sont là des questions qu’on se pose depuis la nuit des temps, et nos réponses demeurent souvent incomplètes et ne sont pas toujours satisfaisantes. Et pourtant, une brève formule d’Évely disait : « Dieu n’envoie pas la maladie, il envoie le médecin ». Alors, pourquoi la souffrance? Tout simplement parce que celle-ci fait partie de notre condition humaine dans toute sa fragilité. La violence, la maladie, le mal, la souffrance et la mort font partie de notre réalité humaine. Il faut les combattre, bien sûr, mais aussi les assumer.
On a un bel exemple de ça en 1ère lecture aujourd’hui, au livre de Job. C’est la réflexion d’un auteur biblique qui a voulu personnifier la souffrance humaine à travers son personnage, Job, à qui arrivent tous les malheurs de l’existence. C’est un conte philosophique qui s’inspire de la littérature de l’Ancien Orient. Dans ce livre, dont on a malheureusement qu’un court extrait, l’auteur veut faire réfléchir sur la souffrance, ses causes, les responsabilités de celui qui souffre et son attitude devant la souffrance.
Job est un homme bon et riche à qui tout réussit. Mais voilà qu’un bon jour, Dieu comme un roi, convoque sa cour qui est composée d’anges et de démons. Parmi ces démons, il y a Satan à qui Dieu demande : « As-tu remarqué mon serviteur Job? Il n’a pas son pareil sur terre. C’est un homme intègre et droit qui craint Dieu et s’écarte du mal » (Jb 1,8). Satan réplique : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu? Ne l’as-tu pas protégé d’un enclos, lui, sa maison et tout ce qu’il possède? Tu as béni ses entreprises, et ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu’il possède. Je parie qu’il te maudira en face! » (Jb 1,9-11). Dieu accepte le pari de Satan : « Eh bien, soit! Tous ses biens sont en ton pouvoir. Évite seulement de porter la main sur lui (Jb 1,12) et respecte sa vie » (Jb 2,6).
Comme le pari est accepté, voilà que le malheur s’abat sur Job (on ne dit pas pauvre comme Job pour rien : c’est catastrophe par-dessus catastrophe. Job perd tous ses biens, ses troupeaux, ses serviteurs; ses fils sont tous tués dans l’écroulement de leurs maisons. Et comble de malheur, la maladie s’abat sur lui. Il est couvert d’ulcères qui le font souffrir énormément. Le pauvre Job se retrouve seul sur son fumier. Même sa femme vient se moquer de lui en disant : « Vas-tu persister dans ton intégrité? Maudis Dieu et meurs! » (Jb 2,9). Job lui dit : « Tu parles comme une folle. Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi? » (Jb 2,10). Mais attention! Ce n’est pas de la résignation niaiseuse…de sorte que, à ses amis théologiens qui viennent le voir pour lui expliquer ce qui lui arrive, Job proteste de son innocence et refuse de telles interprétations : 1) Il y en a un qui dit : « Je crois que s’il t’arrive autant de malheurs, c’est que tu as commis un gros péché et aussi longtemps que tu ne l’auras pas avoué, Dieu va te punir... ». 2) Un autre théologien lui dit : « Qu’est-ce que tu veux? C’est ça la vie! Il faut te résigner et souffrir en silence! Dieu éprouve ceux qu’il aime! ».
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C’est épouvantable des interprétations comme celles-là et on les entend, malheureusement, encore aujourd’hui. Job se défend; il demande des comptes à Dieu; il frôle le blasphème. Il dit à ses amis théologiens : « Laissez-moi tranquille! Dieu, je le connais autant que vous. Je lui demande des comptes; je veux discuter avec lui. La seule chose que je regrette, c’est qu’il n’y ait pas d’arbitre entre Dieu et moi; je suis convaincu que l’arbitre jugerait en ma faveur ». À la fin du livre, Dieu félicite Job et il dit : « C’est certain, Job est le meilleur de tous, parce qu’il ne s’est pas écrasé, il ne s’est pas mis à plat ventre devant moi; il a résisté. Il a été un homme debout. C’est lui qui a eu raison ». Et Dieu dit à un des théologiens, Élifaz de Témân : « Ma colère flambe contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job » (Jb 42,7).
Le message, c’est de nous dire que la souffrance, même celle qui est inévitable, n’en demeure pas moins inacceptable. Il faut la combattre à tout prix. C’est ce que le Christ de l’évangile de Marc fait aujourd’hui. Toute la journée à Capharnaüm, il combat la souffrance et le mal. Jésus ne fait pas de magie : il soulage, réconforte, accompagne, guérit, ressuscite. On ne peut faire une lecture littérale et fondamentaliste de ce texte; sinon, on réduit le geste de Jésus à un tour de magie, sans plus. Les mots utilisés par l’évangéliste ont un sens beaucoup plus large et veulent exprimer une importante réalité de l’Église du 1er siècle et celle du 21è siècle. La belle-mère de Simon, c’est l’Église, c’est la figure du chrétien, victime de la fièvre du péché, c’est-à-dire de la limite humaine qui nous empêche de nous tenir debout. Le Christ qui s’approche, lui saisit la main et la fait se lever (egeirein) qui veut dire ressusciter. C’est un langage de Pâques pour dire que par le baptême chrétien, le Christ nous ressuscite et nous donne la possibilité de nous tenir debout pour remplir notre mission première qui est de servir. C’est ce que la belle-mère fait...
2. La résurrection : Il s’agit là du vrai miracle, celui de la guérison offert à tous les chrétiens. La souffrance persiste, bien sûr, car les chrétiens demeurent des êtres humains, c’est-à-dire limités, fragiles et vulnérables. Par ailleurs, avec le Christ, il deviennent capables de combattre leurs souffrances et de les assumer, pour accompagner et guérir les autres. N’est-ce pas ce que saint Paul affirme, en 2è lecture aujourd’hui, lorsqu’il dit qu’il se doit d’annoncer cette Bonne Nouvelle : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile » (1 Co 9, 16b). Et pour dire que le Christ ressuscité agit à travers lui, il ajoute : « Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. J’ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns » (1 Co 9,19.22).
Non pas que les autres ne sont pas sauvés…Non! C’est qu’ils n’ont pas encore rencontré le Christ de Pâques qui console, qui soulage, qui guérit toutes les blessures. Ce qui veut dire que le monde a besoin d’autres Paul et d’autres chrétiens pour ce faire. La résurrection est pour tous sans exception et celle-ci s’exprime d’abord et avant tout, par la guérison de nos blessures, de nos limites et de nos souffrances. C’était la mission du Christ et c’est la nôtre encore aujourd’hui. La finitude humaine, le mal et la souffrance sont toujours là, mais ils n’ont pas le dernier mot sur la vie humaine, parce que Christ, en s’approchant de nous, nous prend par la main et nous fait nous lever, c’est-à-dire qu’il nous ressuscite et nous met debout pour servir.
Il y a une différence entre reconnaître notre humanité dans toute sa fragilité et se complaire dans cette situation de finitude qui est la nôtre. L’Évangile nous invite à nous accompagner, les uns les autres, à nous guérir de nos blessures et à nous mettre debout pour servir. C’est ce qu’on appelle l’espérance. C’est de croire que tout est possible à cause de notre foi au Christ de Pâques.
En terminant, je voudrais simplement citer un prêtre, Gabriel Ringlet, prorecteur à l’Université de Louvain qui disait que la vie de prêtre est une vie blessée au sens noble du terme. Par ailleurs, ce qu’il dit du prêtre peut s’appliquer à tous chrétiens, puisqu’il écrit : « ...La blessure, c’est d’être touché au plus profond et jusque dans sa chair par cette Parole à mettre au jour. Comment être prêtre? L’un des lieux où je me sens le plus prêtre, moi, c’est dans l’accompagnement vers la mort : on aide quelqu’un, dans ce moment si particulier, à accoucher de ce qu’il a de meilleur en lui. Au fond, un prêtre, c’est un accoucheur ». Comme tous les chrétiens sont appelés à accompagner, à servir les autres, ne sommes-nous pas toutes et tous, des accoucheurs?
Bonne réflexion!
Bonne Homélie!
Raymond Gravel, ptre
Diocèse de Joliette
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