
La laïcité au Québec : et si on parlait davantage de vivre-ensemble?
Au Québec, la question de la laïcité occupe une place importante dans notre débat public, particulièrement ces temps-ci. Elle touche à des réalités sensibles comme la neutralité de l’État, la liberté de conscience et l’expression des convictions dans l’espace public. Mais, au fond, elle me renvoie à une question essentielle, profondément personnelle : comment voulons-nous vivre ensemble?
Pour ma part, cette question n’est pas uniquement théorique. Elle est enracinée dans mon histoire. Ayant grandi dans un pays communiste, j’ai connu ce que signifie le manque de liberté, notamment la liberté de conscience et la liberté d’expression. J’ai appris très tôt que lorsque ces libertés sont restreintes, c’est toute la dignité humaine qui est fragilisée. Cette expérience continue de nourrir mes convictions aujourd’hui : une société juste doit protéger non seulement la neutralité de ses institutions, mais aussi la capacité des personnes à exprimer ce qu’elles sont, dans le respect des autres.
Lorsque je regarde le parcours du Québec depuis la Révolution tranquille, je vois une société qui a profondément transformé son rapport à la religion. Cette évolution s’est construite à partir d’un héritage réel et précieux, façonné en grande partie par l’engagement de l’Église catholique et des communautés religieuses dans l’éducation, la santé et l’action sociale. Des générations de religieuses, de prêtres et de laïcs engagés ont posé les assises des institutions publiques que nous connaissons aujourd’hui. La laïcité de l’État s’est ainsi affirmée progressivement dans cette continuité, non pas comme un rejet de cet héritage, mais comme une manière d’assurer que l’État serve tous les citoyens de façon équitable.
Je suis convaincue que la laïcité ne peut pas se réduire à un cadre juridique ou à une série de règles. Elle est aussi une culture, un équilibre fragile qui demande à chacun un effort de discernement, d’écoute et de respect.
Dans une société pluraliste comme la nôtre, les citoyens portent des visions du monde diverses : religieuses, humanistes, philosophiques ou culturelles. Cette diversité peut parfois susciter des tensions, mais elle peut aussi devenir une richesse lorsqu’elle s’accompagne d’un véritable dialogue.
Dans mon rôle à la Fondation du Grand Séminaire de Montréal, je constate chaque jour que les communautés de foi, tout comme de nombreuses organisations de la société civile, contribuent concrètement au bien commun : accompagnement des plus vulnérables, accueil des nouveaux arrivants, engagement auprès des jeunes, solidarité de proximité. Pour moi, cela témoigne d’une réalité importante : les convictions spirituelles ou morales ne sont pas uniquement des opinions privées, elles peuvent aussi être des sources d’engagement, de service et de responsabilité.
Reconnaître cette contribution ne remet pas en cause la laïcité de l’État. Au contraire, cela permet de mieux comprendre que le bien commun se construit avec la participation de tous, dans le respect des institutions démocratiques.
Les réflexions de Mgr Pierre-André Fournier et plus récemment celles de Mgr Christian Lépine, Mgr Raymond Poisson et Mgr Martin Laliberté, m’interpellent particulièrement lorsqu’elles abordent les enjeux liés à la clause dérogatoire et aux droits fondamentaux, notamment la liberté religieuse et la liberté d’expression. Ces prises de parole rappellent que l’équilibre entre neutralité de l’État et respect des libertés individuelles demeure fragile et mérite une réflexion constante.
Dans le contexte actuel, je crois que le Québec a une occasion unique de montrer qu’il est possible de conjuguer une laïcité réelle de l’État avec une ouverture authentique à la pluralité des convictions humaines. Les communautés chrétiennes ont un rôle particulier à jouer dans cette conversation : non pas pour défendre des privilèges, mais pour offrir, à partir de leur foi, une vision de la personne humaine fondée sur la dignité, la fraternité et l’espérance.
Personnellement, je souhaite que les débats sur la laïcité nous éloignent moins les uns des autres. Qu’ils deviennent des espaces de dialogue plutôt que des lieux d’affrontement, car une société confiante n’est pas une société qui efface les différences, mais une société capable de les accueillir tout en cultivant ce qui nous unit : la dignité de chaque personne, la solidarité et le respect mutuel.
À une époque où les débats publics peuvent rapidement se polariser, je ressens plus que jamais l’importance de préserver des espaces de rencontre et de réflexion. Le vivre-ensemble ne se décrète pas uniquement par des lois. Il se construit, jour après jour, par la rencontre, l’écoute et une volonté sincère de se comprendre.
Alexandrina Diac
Directrice générale
Fondation du Grand Séminaire de Montréal
www.fgsm.org




